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se sentait la civilisation incamee. Ces Juifs aux sourires doucereux, avec des barbes de “huit jours” qui rendaient grises leurs faces blemes, et toujours des chapeaux melons (les seuls de la ville), et toujours des jaquettes noires ocellees de taches [...]; ces notables marocains, fameux tartufes, portant sous le bras leurs tapis de priere [...]; ces Anglais prćcćdćs de leurs grands mentons et de 1’odeur sucree de leurs cigarettes; ces gosses arabes costumes en berlingots, leurs jambes greles toujours cabossees par d’affreux furoncles, [...] ces Espagnols aux yeux de Japonais, aux yisages greles par la petite verole, aux casquettes noires et aux doigts velus : tout lui paraissait ridicule (avec cette reserve que les Anglais, qui lui paraissaient ridicules en tant qu’individus, il les respectait en tant que peuple). Chaque passant, aussi, lui semblait porter sur le visage, comme un masque, sa hargne nationale. II trouvait que les Franęais etaient les seuls, avec leur air doux et gobeur, oui,
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helas, les seuls qui montrassent des traits detendus.
La premiere page du roman pese reste sous le fardeau des stereotypes dont Auligny a ete charge avant son arrivee en Afrique, les caracteristi-ques simplistes non seulement Faident a comprendre ce monde (comprendre evidemment de maniere rćductionniste), mais elles lui permettent de percevoir ce monde etranger comme deja bien connu, familier, dans lequel on peut se retrouver d’autant mieux que les Franęais se montrent les plus naturels, aux yeux de Lucien les mieux disposćs, parmi ce creuset de nations, a accomplir la mission civilisatrice. Cet effet de la force du stereotype est acquis grace a Fanaphore (la rćpćtition dans chaque segment de la longue phrase de 1’adjectif demonstratif «ces»), au paral-lelisme (1'analogie de construction des segments) et & la rćpetition de Fadverbe «toujours» qui ne toldre aucune dćrogation a une normę. Le debut du roman presente neanmoins un autre trait d’Auligny qui sera decisif dans ses choix categoriques a la fin de la premiere partie du roman :
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dans Auligny cohabitaient en une union sans nuage ces deux propositions : Fune, qu’en France tout allait a vau-l’eau, et Fautre, que la France etait la premiere nation du monde.185
Toujours assis a la meme terrasse, Auligny crie au garęon espagnol:
- Tu ne vas faire foutre le camp a ce moineau-la! [...] En France, Auligny aurait dit “vous” au garęon, mais il disait “tu” a celui-ci parce qu'il etait Espagnol, comme il eut fait en parlant a un Arabe, parce que, pensait-il, “Bicots et Espagnols, tout ęa c’est la meme graine”.188
IW H. de Montherlant, La Rosę de Sabie, Gallimard, 1968, pp. 5-6. "* Ibid., p. 6.
Ibid., p. 7.